Au risque de l'autre

N°168 - Septembre 2002

Est-il bien nécessaire de s’interroger sur l’autre ? Nous avons le sentiment de bien le connaître et ne cessons de penser ou de dire : « Toi, je te connais ! ».

L’actualité des derniers mois (depuis les attentats de New York) impose à nouveau l’évidence que l’autre, qu’on pensait connaître, donc qu’on avait le sentiment de maîtriser, nous échappe, nous surprend et nous agresse aux fondements même de notre religion, de notre civilisation et de notre identité. Le voilà qui redevient brusquement le suppôt de Satan et l’incarnation des forces du Mal que les tenants du Bien doivent abattre à tout prix.

Le rapport à l’autre, qui n’a jamais été innocent ni tout à fait évangélique, même chez les missionnaires comme en témoigne ce numéro, devient une question à reprendre de toute urgence, tellement il est central dans le service de la Mission et du Royaume. Spiritus va s’employer à en approfondir certains aspects dans les quatre prochaines livraisons. La première question (en urgence et en importance) qui se pose encore et toujours, nous l’avons formulée ainsi : « Mais qui est l’autre » ?

Les collaborateurs de ce numéro nous partagent une conviction fondamentale : Parler d’autrui est équivoque, car il peut désigner en fait une généralité qui n’a de consistance que dans notre attitude de justice, de respect, de dévouement… L’autre ne peut se résoudre à la construction que nous nous en sommes fait. L'aimer, c’est alors aimer une idée, ce qui est le principe même de la terreur, dirait Maurice Bellet.

C’est sans doute pour éviter cela que les articles de ce numéro mitraillent l’autre sous tous les angles. Il est tour à tour violence, promesse, celui qui invite, celui qu’on n’a pas choisi, celui qui parle une autre langue ; « je » lui-même est un autre…

Et les écrits du judaïsme, l’univers musulman, la pensée africaine, l’expérience des banlieues sont également convoqués pour essayer de percer son mystère et découvrir sa richesse, ajoutant ainsi à notre perplexité mais aussi peut-être à notre émerveillement.

Les témoignages livrés ci-après nous y aident particulièrement. Ils nous racontent comment se laisser inviter « au pays de l’autre », comment y séjourner longuement par des relations interpersonnelles étoffées, des lectures assidues, l’assomption de rencontres et de voisinages non désirés, etc…

S’il est vrai qu’« au commencement était le 2 » et que la question essentielle de la Bible est celle de la place de l’Un face à l’Autre, que dire, en régime chrétien, de l’Incarnation qui établit une relation entre Dieu et l’homme où l’altérité est parfaitement maintenue dans l’amour.

Faire de l’autre un frère, « coudre » assez de liens pour faire advenir le Royaume, n’est-ce pas là le but même de la mission ? Le dialogue ne peut se nouer que sur fond d’ouverture, de différences assumées, en un mot de « risque », avons nous finalement choisi de dire pour reprendre l'ensemble.

Sans nulle doute le risque a été présent à chaque page du livre présenté à la fin du numéro : 2000 ans de christianisme en Afrique. Et dans les Échos de la réunion du Bisam donnés en chronique, il est dit qu’une lecture missiologique de la Bible est celle où l’on cherche à voir comment l’Écriture nous éclaire sur la relation à l’autre

Or voici son commandement : Croire au nom de son Fils Jésus Christ et nous aimer les uns les autres » (1Jean 3,23).

Spiritus

Au risque de l'autre

Sommaire

Philippe Haddad : L’autre dans la tradition juive
Gilles Couvreur : Lorsqu’on est invité au pays de l’Autre
François Marty : L’autre, qui parle une autre langue
Oissila Saaidia : Un cheikh d’al-Azhar face au christianisme
Pierre Lefebvre : L’Autre dans la tradition missionnaire récente
Jean François Berjonneau : Rencontrer l’autre, un chemin d’intégration
Fred Poché : La violence de l’autre
Michel de Gigord : L’autre ou celui que je n’ai pas choisi
Christoph Théobald : La promesse de l’autre
Roger Michel : Quand un chrétien lit le Coran
Nicole Jeammet : « Je est un autre »
Jules Dénagnon Kédé : En Afrique, qui est l’autre ?
Jean Louis Souletie : Le Dieu qui vient à l’homme