Vous avez dit conversion ?

N°192 - Septembre 2008

DISCUSSION CHAUDE

L’article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948) affirme que « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction, seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites ». L’interprétation occidentale de ce droit fondamental est claire : tous jouissent du droit inaliénable de pratiquer leur propre religion et d’inviter d’autres à faire partie de leur famille religieuse. Personne ne peut imposer des limites à la liberté de changer de religion. Les conversions par contrainte ou ruse sont cependant sévèrement condamnées comme contraires aux droits humains.

Ce type de liberté religieuse est systématiquement pratiqué aux États-Unis, nation fondée par des chrétiens dissidents européens ayant fui la persécution religieuse. Un sondage récent révèle qu’à peu près un quart de la population actuelle y a changé au moins une fois de religion. Même des groupes dont la doctrine et les méthodes de propagation se situent à la limite de ce qui est légalement permis, y sont tolérés. La promotion de ce type de liberté religieuse fait partie de la politique étrangère des États-Unis. De son côté, l’Europe a exprimé des réserves face à cette politique (enquêtes parlementaires sur les sectes parfois suivies de mesures restrictives, poursuites judiciaires contre la Scientology, etc.), ce qui lui a valu quelques réprimandes voilées de la part des États-Unis. En dehors de la sphère occidentale, la politique américaine est souvent ressentie comme une ingérence, une atteinte à la souveraineté du pays. La grande majorité des pays considèrent la conversion religieuse comme une démarche aux conséquences sociales, politiques et spirituelles.

La plupart des religions admettent, du moins en théorie, un certain degré de liberté religieuse sans pour autant en faire un droit strictement individuel. Leurs membres se sentent fortement concernés par chaque conversion. Les néophytes qui les rejoignent prouvent à leurs yeux la vérité de leur religion et mettent en lumière sa valeur supérieure. Les membres qui les quittent pour entrer dans une autre religion sont souvent vus comme des traîtres, non seulement de leur religion mais aussi de la société dans laquelle ils ont grandi. L’apostat est un ingrat par définition, souvent frappé d’ostracisme et dans certains cas mis à mort. Une discussion aussi chaude n’échappe évidemment pas aux politiciens qui s’efforcent de la manipuler à leur propre profit. D’où les multiples lois anti-conversion qui n’ont souvent rien à voir avec la doctrine religieuse, mais dont l’objectif est bien plutôt de sauvegarder, voire de renforcer le pouvoir familial et politique.

Depuis Vatican II qui a tiré quelques leçons d’une histoire millénaire d’évangélisation, les instituts missionnaires, dont la raison d’être est d’annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ, se sont efforcés de privilégier le dialogue avec les religions et les sociétés. Le nombre de conversions n’est plus considéré comme le critère ultime de succès. L’accent est mis sur la qualité du témoignage évangélique et sa perception comme manifestation d’amour dans la société. Dans certains cas exceptionnels, cela signifie être présent sans espérer des conversions. Il arrive alors qu’un missionnaire, invité pour partager son expérience avec des fidèles d’une paroisse, affirme avoir été présent à un endroit donné pendant plus de quarante ans sans avoir fait un seul converti ! Cela déclenche souvent une autre chaude discussion : un missionnaire qui ne convertit pas, est-ce bien un missionnaire ?

Voilà le contexte mondial qu’il convient de tenir présent à l’esprit en lisant le dossier du présent numéro. Nous avons privilégié l’étude de quelques passages du Nouveau Testament. Ils nous éclairent sur le témoignage chrétien dans des contextes très divers. Deux articles théologiques présentent le développement récent de la pensée catholique concernant cette question. Le dernier article du dossier évoque le point de vue de ceux qui défendent la liberté religieuse comme un droit individuel absolu. Bonne lecture !

Eric Manhaeghe

Vous avez dit conversion ?

Sommaire

ACTUALITÉ MISSIONNAIRE

Eric Manhaeghe : Conversion à la une
Pierre Lefebvre : Prêtres africains en Occident

DOSSIER : VOUS AVEZ DIT CONVERSION ?

Claude Tassin : Changer de religion ? Le problème de la « conversion » à l’aube du christianisme
Daniel Marguerat : L’Évangile au risque du marché religieux
Yves Saoût : Annonce de l’Évangile et libertés humaines dans l’œuvre de Luc
Jean-François Baudoz : Le mandat missionnaire dans les finales des synoptiques
Geneviève Comeau : Le dialogue interreligieux. Histoire et enjeu
Maurice Pivot : L’annonce de l’Évangile et le dialogue interreligieux
Francis Pfister et Mark Ost : Conversion. Lecture du mandat missionnaire des Églises charismatiques et pentecôtistes

CHRONIQUES

Bernard Keradec : Mission et mondialisation. Séminaire résidentiel SEDOS 2008
Pierre Lefebvre : Le Synode sur la Parole de Dieu
Pierre Lefebvre : En vue du Synode sur l’Afrique

LIVRES ET REVUES

Recensions
Pierre Claverie, Humanité plurielle
Stanislas Savarimuthu, A Community in Search of its Identity
Jean-Marc Aveline, Paul Tillich
René Coste, Nous croyons en un seul Dieu
Pierre Erny, L’idée de « réincarnation » en Afrique Noire
Jean Feschet, L’Église catholique est-elle encore chrétienne ?
Jacques Lancelot, Brins d’humanité à saveur d’Évangile
Achiel Peelman, Les nouveaux défis de l’inculturation
André Picard, Dieu (m’)a changé

Revues
International Review of Mission, n°380-381, 2007
Verbum svd, vol. 48, n°3, 2007