Interpellations venues d'Asie

N°195 - Juin 2009

LE BIEN DES HOMMES

« Ah, c’est encore la nébuleuse… ! » s’exclama d’un ton peu amène la fonctionnaire de la préfecture au vu de la demande de permis de séjour pour un étudiant étranger en théologie. Méfiance irraisonnée ? Anticléricalisme attardé ?... Ou bien, tout simplement la réaction conformiste contre tout ce qui sent le religieux, cet obscurantisme jugé trop tenace. Au-delà de l’anecdotique, la réaction est révélatrice. Au temps de la colonisation, pour reprendre des propos de Jean-Claude Guillebaud, « l’Occident, tout à sa conquête, se disait – et se voulait – chrétien. Évangélisation et colonisation allaient de pair… En ce début de XXIe siècle, c’est l’inverse. La volonté dominatrice de l’Occident est toujours là, mais son signe s’est inversé… On ne reproche plus aux ex-colonisés d’être “païens” mais, au contraire, de se montrer trop naïvement attachés à la religion ». Et c’est avec la même arrogance hégémonique que l’Occident voudrait imposer un vague athéisme censé prouver son apparente réussite. Or, cela a-t-il des chances de fonctionner ? Rien n’est moins sûr. Des voix autorisées comme celle de Clifford Geertz avançait, il y a peu de temps encore, la thèse de la religion comme « sujet d’avenir ». En se déplaçant, se déracinant, les religions retrouvent leur « inspiration subversive », et constituent ainsi au sein de leurs sociétés d’adoption une « composante du changement social ». Encore faut-il, oserait-on ajouter, qu’elles se gardent du piège fondamentaliste de la « sainte ignorance » bien analysé par Olivier Roy.

Depuis ses débuts en Palestine, le christianisme n’a cessé de se déraciner. S’il est longtemps apparu comme la religion de l’Occident, sa dynamique, de nos jours, est bien plus visible en Afrique, en Amérique du Sud et en Asie. Et il ne s’agit pas pour autant de simples répliques comme s’il suffisait d’exporter ce qui ne réussit plus guère en Occident… Heureux exil alors ? Pour un temps, pensent certains ! Mais le regard du croyant ne s’est jamais contenté d’une telle approche, à témoin cet écrit anonyme bien connu du IIe siècle : « Les chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par les vêtements… Ils résident chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés ». C’est dans cette lumière qu’apparaissent et le motif et le comment de la réception de l’Évangile « force de Dieu pour le salut de tout croyant ». Ce regard discerne et fait rendre grâce pour la manière dont cette bonne nouvelle prend chair grâce au service de la communauté des disciples de Jésus conduite par l’Esprit. Mission d’attestation et de service donc, et non pas de « triomphe d’une foi sur les autres » comme l’espère avec d’autres Gianni Vattimo.

Le précédent numéro de Spiritus a brossé un tableau des 50 années de la revue qui montre bien comment et dans quel esprit, le discernement des chemins de la mission des chrétiens peut s’effectuer, à l’écoute du monde, des communautés chrétiennes comme des autres religions à travers le monde. Ainsi par exemple ce regard du Vénérable Buddhadāsa sur le christianisme (Spiritus n° 112, 1988) et bien d’autres encore. C’est ainsi que expériences et recherches missionnaires sont sans cesse appelées à témoin par la revue afin de proposer, à temps et à contre temps, quelques « Clés pour la mission ». Rien d’étonnant donc qu’elle le fasse encore au moment où elle invite à porter « un regard d’avenir sur la mission ». D’où ce dossier à plusieurs voix interpellations venues d’Asie… mais pas uniquement. Parole interreligieuse venant d’Asie : quatre croyants d’Asie – chrétien, bouddhiste, hindouiste et musulman – exhortent les religions à quitter la pensée hégémonique et opter pour une « harmonie dynamique », s’encourageant mutuellement pour répondre « aux questions brûlantes de la communauté mondiale ». Paroles venant d’Europe enfin, celles d’un humaniste franc-maçon et d’un théologien catholique. Même appel à « remiser au grenier du passé ce que Toynbee appelait l’égocentrisme », à œuvrer ensemble, universellement et localement, pour le bien des hommes. N’est-ce pas de cette manière-là, conclut Mgr Joseph Doré, que le Christ Jésus « nous a témoigné du vrai – du vrai (de) Dieu ?»

Bernard Keradec

Interpellations venues d'Asie

Sommaire

ACTUALITÉ MISSIONNAIRE

Jacques Amyot d’Inville : L’innommable souffrance du peuple du Zimbabwe. Un appel à la solidarité
Jeevendra Paul : Sri Lanka, une terre à la dérive

DOSSIER : INTERPELLATIONS VENUES D'ASIE

Michael Amaladoss : Des cieux nouveaux, une terre nouvelle
Sulak Sivaraksa : Un nouveau vivre-ensemble entre les religions, une perspective bouddhiste
Swami Agnivesh : Religion et justice sociale, un point de vue hindou
Asghar Ali Engineer : Islam, libération et dialogue
Jean-Jacques Gabut : Le regard d’un franc-maçon sur la religion et la mission
Joseph Doré : Sur la mission de l’Église

CHRONIQUES

Marthe Laisne : Semaines Sociales de France 2008
Marie-Hélène Robert : Femmes en mission – Un colloque international (27-28 mars 2009)
Pierre Lefebvre : Nous avons besoin de deux types de prêtres

LIVRES ET REVUES

Recensions
Avital Wohlman, Contrepoint entre le sens commun et la philosophie en islam.
Edy Korthals Altes, Spiritual Awakening.
Marinus Rooijackers, Les débuts de la Mission des Pères Blancs au sud de l’Ouganda et l’organisation de son catéchuménat 1879-1914.
Giuseppe Biancardi, (dir.), Pluralità di linguaggi e cammino di fede.
Ve Conférence Générale de l’Épiscopat latino-américain et des Caraïbes, Disciples et missionnaires de Jésus-Christ pour que nos peuples aient la vie en lui.
Xavier de Chalendar, Ils ont vu Jésus.
Mathilde Cocchiaro, Ulysse. Un pont entre chrétiens et musulmans.
Marie-Pierre Essimi Nguina, Plaidoyer pour une médecine plus humaine.
Christophe Pont, La mélodie de l’humain.
Phlippe van den Bogaard, Tu t’appelleras Felipe…
Julia D. E. Prinz, Endangering Hunger for God.
Virginio Cognoli et Paolo Labate, Il solitario di Sidney.
Marie-Abdon Santaner, Le ver était dans le fruit.
Robert Féry, Jours de Fêtes. Histoire des célébrations chrétiennes.
Dominique Roy et Jacques Leclerc du Sablon, Vous avez dit résurrection ?