La sécurité alimentaire

N°197 - Décembre 2009

QU'AS-TU FAIT DE TON FRÈRE ?

Le contraste est saisissant. Les nations investissent annuellement 1 340 milliards de dollars en armement alors que la FAO n’en aurait besoin que de 44 pour lutter efficacement contre la faim et même l’éradiquer avant 2025. Ce qui est « techniquement possible » affirmait M. J. Diouf, son Directeur général, à Rome, le 13 octobre dernier. Si elle reste un défi formidable tout comme la pauvreté, la faim n’est donc pas une fatalité. Une large majorité d’experts comme d’acteurs du développement sur le terrain en sont convaincus.

Mais s’agit-il uniquement d’augmenter le budget ? Tant s’en faut. La tâche est tellement complexe et immense que seules des stratégies d’ensemble cohérentes, coordonnées et politiquement appuyées ont quelque chance d’être efficaces. Or on en est loin. La Déclaration du millénaire affirmait vouloir réduire de moitié le nombre des personnes sous-alimentées d’ici à 2015. Même l’horizon 2025 semble être passé aux oubliettes lors du tout dernier sommet de la FAO ! Et nous pourtant avons franchi en cette année 2009 la barre du milliard de victimes de la faim. À cette allure, comment envisager nourrir neuf milliards de personnes à l’horizon 2030 ? D’autant qu’il nous faudra apprendre à gérer avec plus de sagesse et d’humilité que par le passé cette planète dont les équilibres naturels sont si délicats. Cette terre que « nous empruntons à nos enfants » pour reprendre l’expression d’Antoine de Saint-Exupéry.

Sur notre planète mondialisée où règne la logique marchande, tout le monde n’avance pas avec les mêmes intentions ni les mêmes critères. Preuve en est la razzia des nations riches sur les terres arables, véritable « pacte néocolonial » selon la FAO. En matière de développement le terrain est tellement miné qu’une majorité de ses acteurs reconnaît le besoin d’une réforme en profondeur. L’essai provocateur de l’économiste zambienne Dambisa Moyo, L’aide fatale, appelant à supprimer l’aide au profit d’investissements tous azimuts, a suscité nombre de réactions en ce sens. Ainsi par exemple celle de Sébastien Fourmy (OXFAM France) qui, tout en dénonçant l’inexistence de stratégies cohérentes, souligne que « l’aide au développement ne doit sûrement pas être supprimée […] mais être réformée de fond en comble ». De fond en comble !

Qui peut donc prétendre avoir la « solution miracle » ou de tout savoir sur le sujet ? Personne sans doute. Et ce dossier n’a pas non plus la prétention de vouloir tout dire sur la question. Il propose analyses, réflexions et quelques exemples d’actions concrètes, ciblées et pertinentes. S’il invite à s’attaquer tout particulièrement et urgemment à l’extrême pauvreté des populations rurales, à privilégier les exploitations familiales, à travailler en partenariat avec les acteurs de développement local, c’est bien sur la base d’une analyse compétente de la situation. Et s’il y a urgence, ce n’est pas seulement à cause des chiffres alarmants ou d’émeutes de la faim menaçantes. Pour les chrétiens, cette urgence « est dictée aussi par l’amour dans la vérité […[. Elle découle de ce qui est proprement en jeu : la réalisation d’une authentique fraternité » (Caritas in veri-tate, 20).

Avec toute la Tradition, Benoît XVI confirme dans son encyclique Caritas in veritate que l’économie est un « secteur de l’activité humaine » (CV, 45). Elle n’a donc pas à devenir un pur jeu de mécanismes aveugles pour le seul profit d’une minorité et le malheur du plus grand nombre. « Pour fonctionner correctement, poursuit l’encyclique, l’économie a besoin de l’éthique, non pas d’une éthique quelconque, mais d’une éthique amie de la personne » (CV, 47). La demande du Maître du jardin à son intendant au livre de la Genèse garde donc toute son actualité : « Qu’as-tu fait de ton frère ? » Non pas d’abord pour culpabiliser, mais bien plutôt pour exhorter à ne jamais négliger le « principe de la centralité de la personne humaine », à nous mobiliser « concrètement avec le “cœur”, pour faire évoluer les processus économiques et sociaux actuels vers des formes pleinement humaines » (CV, 20).

Bernard Keradec

La sécurité alimentaire

Sommaire

ACTUALITÉ MISSIONNAIRE

Piergiorgio Piras : L’Uruguay, une histoire singulière
Mauro Armanino : Mettre fin à l’impunité

DOSSIER : LA SECURITÉ ALIMENTAIRE

Thibault Delacour : La faim dans le monde, une fatalité ? Essai d’analyse des causes de la crise alimentaire
David Kaulemu : Foi, justice sociale et sécurité alimentaire. Une perspective africaine
Ambroise Mazal : Agir contre la faim. Un engagement du CCFD-Terre Solidaire
Younoussi Yoro et Souleymane Galadima : La sécurité alimentaire. Projets de la Caritas Développement au Niger

VARIA

P.A. Sampathkumar : Les Dalits chrétiens à Pondichéry

CHRONIQUES

Eric Manhaeghe : La création… Séminaire résidentiel du SEDOS 2009
Jean-François Zorn et Eric Manhaeghe : Calvin, début ou obstacle de la mission ?
Pierre Lefebvre : À propos du Synode sur l’Afrique
Pierre Lefebvre : La C.I.C.M., un institut missionnaire religieux

LIVRES ET REVUES

Recensions
Faustin Diatezulwa-Mbungu, Les conciles particuliers dans l’Église la-tine.
Darius J. Piwowarczyk, Coming Out of the “Iron Cage”.
Maurice Vidal, Cette Église que je cherche à comprendre.
Ludovic Lado, Catholic Pentecostalism and the Paradoxes of Africani-zation.
Dieudonné Makola, Catéchiser en contexte congolais à l’aube du troi-sième millénaire.
Bernard Ugeux et André Rulmont, Celui qui est chrétien, celui qui ne l’est plus.
Philippe Molac, Histoire d’un dynamisme apostolique. La Compagnie des prêtres de Saint-Sulpice.
Henri Derroitte (dir.), Foi chrétienne. Quelle transmission ?
Jean-Daniel Causse, Figures de la filiation.
Benoît XVI – Joseph Ratzinger, Paul, apôtre de l’unité.
Dom Helder Camara, Mille raisons pour vivre. Méditations. Id., L’Évangile avec Dom Helder. Entretiens avec Roger Bourgeon.
Éloi Leclerc, Le Royaume révélé aux « petits ».

Revues
International Review of Mission, n°386-387, 2008.