Au secours des plus abandonnés

N°2 - Octobre 1959

AUX SOURCES D'UNE SPIRITUALITE MISSIONNAIRE

La jeunesse d'une famille religieuse se mesure à sa foi dans la permanente actualité de son idéal et de sa mission. Quand l'un et l'autre, idéal spirituel et mission apostolique, se trouvent définir une grande vocation d'Eglise c'est alors pour toute âme chrétienne une vraie source de jouvence que d'entrer dans sa mouvance et d'en éprouver le rayonnement. Aussi ne croyons-nous pas avoir à nous excuser d'offrir à nos lecteurs non-spiritains, à l'occasion du 250° anniversaire de la mort de notre jeune fondateur, Claude-François Poullart des Places, un ensemble de réflexions sur le but et la raison d'être de notre congrégation. Ils y prendront une connaissance plus complète de la mystique pour laquelle nous avons l'obligation de témoigner parce qu'elle est celle que nous avons choisi de vivre, de la spiritualité que nous avons le devoir de leur manifester puisqu'ils ont le droit de la préférer et de l'adopter pour eux-mêmes. Il y a plusieurs demeures dans la maison du Père ; dans la forêt de l'individuel et du concret, il est aussi plus d'un sentier pour conduire à la clairière de la divine rencontre. Pudeur et modestie jamais ne compenseraient le tort que nous ferions à ceux qui vraiment cherchent Dieu, si nous gardions jalousement secrets, l'itinéraire simple et sûr, la « voie large et facile » (L. S., I, 316) que nous ont enseignés des guides qui ont eux-mêmes couru tout le chemin.

« La mystique d'une congrégation, a-t-on écrit, naît du charisme de son fondateur, et se fortifie sous le souffle de l'Esprit au choc d'un chantier d'Eglise qui lui donne sa spiritualité originale » (L. Rétif). Certains même ont pense que ces affrontements à tels besoins précis de l'Eglise et du monde, et le style de vie spontanément adopté par souci d'y répondre, efficacement, seraient presque l'unique source des diverses spiritualités religieuses. De l'action des initiateurs se dégage, comme malgré eux, un esprit « qu'analyseront, et si l'on peut dire étiquetteront, ceux qui se pencheront sur l institution après qu'elle aura vécu un certain temps, et oeuvré, et souffert, et que, d'enfant devenue adolescente, d'adolescente devenue adulte, elle aura pris, et définitivement, un visage particulier, et que sa grâce propre se sera précisée et que sa fonction spéciale dans l'Eglise aura été exactement définie, et que sa structure interne se sera bien mise en place » (Frères missionnairea des campagnes, mars-sept., 1959, p. 18). Tel n'est pas pas toujours le cas cependant. S'il est bien vrai que les spiritualités vivantes ne naissent jamais à priori, comme des constructions factices de théoriciens « jugeant de leur table de travail qu'il convient de créer tel ou tel courant » (1), il arrive aussi qu'une expérience mystique originale, communiquée à une pléiade de disciples et authentifiée par le Magistère, suffise à déterminer d'un coup l'essor d'un nouveau type de vie spirituelle. La spiritualité libermanienne jouit incontestablement du privilège d'une pareille origine ; par contre celle des premiers fils de Claude Pouïlart semble bien s'être élaborée surtout de la première façon. Mort à trente ans, notre fondateur ne nous a laissé que de rares écrits, ferventes notes de retraite, d'inspiration franchement ignatienne. Quand il voua au Saint-Esprit et à l'Immaculée son séminaire de pauvres Escoliers il n'était d'ailleurs qu'un jeune séminariste de 24 ans. Mais la merveille, c'est qu'ayant survécu tout juste six ans à la naissance de son oeuvre, Claude Poullart ait su lui imprimer un tel élan qu'elle devait atteindre 1792 sans avoir rien perdu de sa ferveur première. La simplicité, la pauvreté, la pureté doctrinale romaine et le zèle des « Placistes » traversèrent sans se relâcher en rien tout ce XVIIIe siècle infesté de libertinage, de jansénisme et d' « esprits forts » où pourrissait l'Ancien Régime. Avant que ne s'abatte la tourmente révolutionnaire, où ils ne devaient connaître aucun « jureur », les Spiritains avaient réussi à envoyer vers « les postes déserts et abandonnés » plus de mille prêtres formés par eux. Les uns travaillaient dans les hôpitaux où régnait alors une écoeurante abjection, d'autres étaient partis pour les missions lointaines d'Asie et d'Amérique, mais le plus grand nombre missionnait dans les pauvres paroisses de la brousse française de l'époque, où, si l'on en croit Bourdaloue, les hommes, avec « leurs manières barbares », n'avaient « presque de l'homme que la figure ». Comment douter que tout cela ne suppose et ne mette en jeu une vigoureuse mystique d'apôtres et pourquoi hésiterions-nous, en ce mois d'octobre consacré aux missions, à en proposer la méditation à toutes les âmes de bonne volonté ?

La seconde merveille de notre histoire que ce cahier commémoratif voudrait rendre à jamais évidente et irrécusable, c'est l'étonnante harmonie, la parfaite consonance des visées apostoliques de nos deux fondateurs. A vrai dire, quand vers 1845, le vénérable Libermann se préoccupait de la réunion de sa petite société du Saint-Coeur de Marie avec celle du Saint-Esprit, les deux oeuvres pouvaient paraître plutôt juxtaposées que semblables ; c'est pourquoi elles se gênaient bien plus qu'elles ne collaboraient. Rétablie officiellement dans ses droits par décret impérial du 23 mars 1805 et ordonnance royale du 3 février 1816, le Séminaire du Saint-Esprit s'était vu spécialement chargé par le gouvernement et le Saint-Siège d'assurer l'évangélisation des colonies françaises et la préparation morale des esclaves noirs à leur affranchissement prochain. Mais le recrutement dans une France religieusement anémiée se faisait très mal ; et le « Saint-Esprit », malmené encore par la Révolution de 1830 et privé de subsides, se voyait contraint pour faire face à ces immenses tâches de diriger outre-mer des prêtres plus ou moins préparés à ce genre de ministère. Réduite elle-même à moins d'une dizaine de membres effectifs, la Congrégation du Saint-Esprit, riche de traditions et d'approbations officielles, n'arrivait pas à retrouver son ancienne vitalité et se voyait même menacée de disparaître. Au contraire, à la Neuville-les-Amiens, berceau des prêtres du Saint-Coeur de Marie, fondés en 1841 pour le salut de la race noire, de ferventes vocations se déclaraient, des missionnaires partaient à Maurice, à la Réunion, en Haïti et sur les côtes de Guinée. Tout était neuf et rempli de cette grâce des commencements qu'a célébrée Péguy mais que déjà notre Vénérable Père avait sentie si fortement (N. D; x, 134).

Cependant, à travers toutes les colonies françaises, les projets d'évangélisation de ces apôtres jeunes et pleins d'allant se heurtaient aux prérogatives gouvernementales et à la juridiction universelle du Supérieur du Saint-Esprit. C'est dans ce contexte historique qu'il faut se replacer pour comprendre tout à la fois les avantages et les difficultés d'une fusion des deux instituts.

Avec le recul du temps, nous sont mieux apparues, non seulement la préparation providentielle mais aussi la parfaite unité d'intention et d'action qui, par delà un siècle d'histoire, devaient amener Claude Poullart et Libermann, deux figures pourtant si contrastées, à confondre leurs destinées. Dès lors nous ne songeons plus qu'à nous abîmer avec le Coeur de Marie dans l'Esprit-Saint, en un hymne exultant de reconnaissance émue. Jamais nous ne pourrons séparer, encore bien moins opposer ce que Dieu s'est plu si manifestement à rapprocher et à unir. La Congrégation, dont Libermann est le onzième Supérieur Général, par la faveur éclatante de Dieu n'a jamais cessé d'exister mais, a connu, grâce à Notre Vénérable Père, une magnifique rénovation et jusque-là nommée du « Saint-Esprit et de l'Immaculée Vierge » s'appelle désormais en souvenir impérissable de cette renaissance : « du Saint-Esprit et de l'Immaculée Coeur de Marie » (voir là-dessus : N. D., XIV, 142 ; Circulaire n° 29 de Mgr Le Roy, mars 1920, pages 3-4).

Comme le fondateur des « missionnaires du Saint-Coeur de Marie » s'en était rapidement aperçu, les deux sociétés, dissemblables en fait au moment de la « fusion » n'en étaient pas moins identiques en droit de par l'unité foncière de leur inspiration originelle. Le 14 juin 1848, il constatait avec une joie et une complaisance évidentes : « Le but des deux Congrégations est absolument le même... Le but du Saint-Esprit est mot à mot le même que le nôtre ; les âmes pauvres et délaissées. » (N. D., x, 220-221).

... Nourrir dans les âmes de ceux qui accepteront de nous lire la préférence évangélique pour les petits et les abandonnés, aider nos frères spiritains, en ce 250° anniversaire, à se recueillir, à se ramasser sur eux-mêmes comme le fait l'athlète sur la ligne d'un nouveau départ, telle est notre unique ambition. Il ne s'agit pas de rêver au passé mais de faire l'avenir dans la fidélité.

(1) Lucien-Marie de Saint-Joseph, o.c.d. « Ecole de spiritualité », dans « Dictionnaire de spiritualité », tome IV, Beauchesne, Paris 1957, col. 122 ; voir aussi J. de Guibert, s.j. « Leçons de théologie spirituelle », tome I, Apostolat de la prière, Toulouse 1943, p. 119.

Au secours des plus abandonnés

Sommaire

Liminaire

Joseph MICHEL | Claude-François Poullart des Places et les âmes abandonnées.
Pierre BLANCHARD | Claude-François Poullart des Places et François-Marie-Paul Libermann.
Jan HEIJKE | La disponibilité apostolique du Vénérable Libermann.
Henry KOREN | Séminaires et oeuvres sociales dans la pensée du Vénérable Libermann.
Athanase BOUCHARD | Chiffonniers de la Sainte Eglise aujourd'hui et demain.

A L'ÉCOUTE DIRECTE DE LIBERMANN

Glose de la Règle | Quelle est la destination de la Congrégation?

NOTES ET DOCUMENTS INÉDITS

Lomé-Marie LANNURIEN | La mission du Père Libermann et l'avenir de son oeuvre.
Louin LIAGRE | Esprit de nos Pères, esprit d'humilité
Jean LE MESTE | Le P. Libermann, modèle d'équilibre dans la vie active.

LIBERMANN EN SORBONNE

La Soutenance de thèse de M. le chanoine Pierre BLANCHARD.

Les exposés du nouveau Docteur ès-Lettres.
— L'expérience et la doctrine
— La personnalité et l'action

Compte rendu de séance
Intervention de M. Jean Guitton
— de M. Victor Tapie
— de M. Alphonse Dupront
— de M. Henri Gouhier
— de M. Robert Ricard

LIVRES ET CHRONIQUES

Un cas unique dans l'histoire de l'Eglise : Claude-François Poullart des Places (J. Michel)
Les écrits spirituels de Claude Poullart des Places
Un disciple fervent de Libermann, le bon P. Delaplace (R. Piacentini)
Œuvres spirituelles du Vénérable Libermann
Dialogue avec nos lecteurs
Au sommaire de nos prochains numéros

INSTRUMENTS DE TRAVAIL

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