Mission et coopération

N°206 - Mars 2012

AU NOM DU CHRIST

Il y a peu, le quotidien La Croix reproduisait dans un de ses dossiers Religion&Spiritualité l'entretien croisé de deux jeunes religieuses, l'une contemplative, l'autre apostolique. L'entretien glissa vers la tendance de la société actuelle à « reléguer la vie apostolique à des temps anciens » et semer le doute sur ce qui la distinguerait encore des organisations humanitaires. La réponse fut limpide : « une ONG s'engage pour davantage d'humanité. Une congrégation posera le même geste au nom du Christ. La différence est là » et un peu plus loin : « le témoignage réside dans la manière d'être avec les autres » et enfin : « mon engagement est de l'ordre du chemin pascal ».

Voilà des réponses de terrain que l'on retrouve, certes dans un autre langage, sous la plume du théologien lorsqu'il s'exprime précisément sur le lieu de la distinction entre mission chrétienne et activités des travailleurs sociaux. Pour Peter C. Phan, « la distinction entre mission chrétienne et travail social n'est pas dans ce qui est fait, ni dans la prétendue supériorité spirituelle de la première par rapport au second, mais elle est dans le comment, c'est-à-dire dans l'attitude d'effacement et de vulnérabilité qui est celle de Jésus, et dans le pourquoi, c'est-à-dire pour le Royaume de Dieu ». Ne nous privons pas non plus de l'éclairage de l'ecclésiologie catholique qu'offrait Mgr J. Doré sur cette question (Spiritus n° 195, 2009) quand il rappelait les trois missions fondamentales de l'Église : l'annonce de la Parole, la célébration des sacrements et la pratique de la charité. La troisième appartenant tout autant à la mission de l'Église que les deux autres. Et il faisait bien remarquer combien il était significatif que la troisième mission, celle qui correspond à la tâche de gouvernement, soit désignée du nom de « service ». Par là, c'est l'Église tout entière qui est appelée « à s'engager dans le monde au titre du service de la charité ».

Deux aspects fondamentaux du choix des chrétiens de « faire le bien » sont ici mis en valeur : d'une part la motivation personnelle et collective des chrétiens pour agir, et d'autre part le comment de ce service de la charité. L'examen de la motivation poussera toujours l'Église à la conversion du chemin pascal, de la « grande pauvreté de la nuit pascale » pour reprendre les mots d'Eloi Leclerc. Passage où se dit le mystère d'un Dieu dont le Nom ne saurait être accaparé et par qui il faut se laisser vaincre tel Jacob au gué du Yabboq. Or, il arrive que l'Église ne se laisse pas vaincre. « Victorieuse et sûre d'elle-même, poursuit E. Leclerc, [la chrétienté] a cru détenir, à elle seule, le nom de Dieu. Ce fut la source de ses intolérances et de ses malheurs ». Tentation de la puissance qui, au cours des siècles, a parfois laissé cette chrétienté cautionner un modèle de développement visant unilatéralement « la rentabilité économique et la concurrence la plus avantageuse, [et défendant] la loi du plus fort ». Ouvrant le dossier de ce numéro, Franz Helm invite d'abord à une critique radicale d'un tel modèle de développement et de l'idéologie qui le porte. La situation d'injustice actuelle est en contradiction criante avec le don voulu par Dieu de la vie en plénitude pour tout homme sans exception. ll revient donc aux chrétiens de collaborer à la promotion d'un modèle de développement visant, selon les mots de Benoît XVl, le « développement intégral de l'homme dans l'amour et la vérité ». Un modèle capable de donner un avenir à l'humanité en privilégiant la qualité des relations entre les hu- mains, les sexes, les peuples, la nature. Dans cet ensemble, le volontariat comme « dialogue en action » occupe une place importante. Outre son professionnalisme, écrit François-Xavier Guiblin, il offre une manière d'être avec l'autre qui est le « signe avant-coureur et prophétique d'une nouvelle manière d'envisager les rapports internationaux ». Avec d'autres organismes, la Délégation Catholique pour la Coopération (DCC) y contribue, passant depuis près de 50 ans par une évolution qui l'a me- née du « faire à la place de », au « faire pour » et enfin au « faire avec ».

L'autre aspect fondamental mis en valeur, c'est le comment du service de la charité. Les trois autres contributions viennent, chacune à sa façon, donner chair à ce « comment » que le théologien Peter C. Phan relie à l'attitude d'effacement et de vulnérabilité qui fut celle de Jésus. À partir d'expériences et de témoignages de volontaires, Anne Marie Cunin nous fait entrer dans le quotidien de cette aventure de service et de solidarité vécue par beaucoup comme une mission d'Église. Fort de l'expérience de la mission d'ltoculo (Mozambique), Pedro Fernandes fait une présentation du missionnaire laïc et de ses relations mutuelles avec l'équipe apostolique qui le reçoit. Allant plus loin, il invite à rêver de communautés de missionnaires laïcs ayant leur propre projet apostolique. Philippe Rivals enfin relit chaque étape du parcours de celles et ceux qui s'engagent sur ce chemin du volontariat. ll y discerne les « avancées spirituelles » qui peuvent faire de cette expérience un véritable « temps de grâce ». Temps de grâce pour tous ces partenaires d'échanges et de réponses esquissées ensemble où « il y a l'amour riche d'intelligence et l'intelligence pleine d'amour » (Caritas in veritate, 30).

Un cordial merci à toutes celles et ceux qui ont collaboré à ce numéro. À toutes et à tous, bonne lecture !

Bernard Keradec

Mission et coopération

Sommaire

ACTUALITE MISSIONNAIRE

Eric Bladt : Dieu est venu à ma rencontre
Spiritus : Pour une paix fondée sur la justice et la vérité
Miriam Altenhofen : Au service de l’Église universelle. Quelques développements en Allemagne
Eric Manhaeghe : Rompre le silence, tirer des leçons

DOSSIER : MISSION ET COOPERATION

Franz Helm : Pour qu’ils aient la vie en abondance. Coopération au développement dans un contexte ecclésial comme chemin de la mission
François-Xavier Guiblin : Le volontariat, l’homme au service du développement
Anne Marie Cunin : Volontaires pour une mission d’Église
Pedro Fernandes : Accueillir le missionnaire laïc dans la perspective de celui qui reçoit
Philippe Rivals : Quelle spiritualité pour s’investir dans la coopération ?

CHRONIQUES

Bernard Keradec : Jubilé Pauline Jaricot. Colloque international, Lyon, 9 janvier 2012
Yvon Christian Elenga : L’Église d’Afrique accueille Africae munus de Benoît XVI

LIVRES

Recensions
Henri Bernard-Maître, Pierre Humbertclaude et Maurice Prunier, Présences occidentales au Japon.
Erik Pillet (dir.), Tous fragiles, tous humains.
Madeleine Le Jeune et Jessie Munro, Suzanne Aubert (1835-1926).
Charles de Lantages, Vie de la bienheureuse Agnès de Langeac.
Claire Weibel Yacoub, Le rêve brisé des Assyro-Chaldéens.
Pierre Boz, Une fin des temps.
Jean-Daniel Causse, Élian Cuvillier et André Wénin, Divine violence.
Étienne d’Escrivain, Un monastère cistercien en terre d’islam ?
Germain Jin-Sang Kwak, La foi comme vie communiquée. Youcat-Français. Catéchisme de l’Église catholique pour les jeunes

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