La liberté religieuse

N°214 - Mars 2014

UNE VIGILANCE PERMANENTE

Vers la mi-janvier 2014 a été rendu public un document rédigé par la Commission théologique internationale : Dieu Trinité, unité des hommes. Le monothéisme chrétien contre la violence. Le secrétaire général de cette commission pontificale, Serge-Thomas Bonino, en résume ainsi la thèse : « au regard de la foi chrétienne, la violence "au nom de Dieu" est une hérésie pure et simple ». Sans nier les égarements chrétiens dans l’histoire, le document déploie son argumentation à partir du récit pascal, montrant comment Jésus lui-même a refusé de répondre au mal par le mal. On y trouve notamment cette affirmation : « Il doit être clairement reconnu par toutes les communautés religieuses et par tous ceux qui en ont la charge que le recours à la violence et à la terreur est certainement, et de toute évidence, une corruption de l’expérience religieuse. » (n° 95)

Ce document survient dans un contexte mondial où les violences religieuses sont tristement d’actualité. Une étude menée par l’institut américain Pew sur 198 pays vient de montrer que les conflits religieux internes à un même pays ont augmenté en 2012 dans presque toutes les régions du monde. Ils ont atteint un niveau « élevé » ou « très élevé » dans un pays sur trois : violences sectaires, terrorisme, brimades. Si on élargit la notion de violence à toutes les formes de pression, discrimination ou chantage, le tableau actuel du sort fait à la liberté religieuse a de quoi inquiéter. Comme le montrait le dossier de notre dernier cahier, une des difficultés principales dans les relations entre chrétiens et musulmans tient précisément aux entraves que rencontrent certains groupes chrétiens minoritaires en contexte musulman dans l’expression et la pratique de leur foi.

La liberté religieuse, c’était l’objet de la déclaration conciliaire Dignitatis humanae publiée il y aura bientôt cinquante ans. Le dossier du présent cahier se propose de revenir sur cet important document de Vatican II, de voir dans quelle mesure la réalité actuelle lui correspond là où se côtoient différents groupes religieux, y compris la catégorie des incroyants. Nos ambitions sont forcément limitées. Tout d’abord parce que la chose est fort complexe. Ce n’est pas pour rien qu’il a fallu de longs siècles à notre Église pour arriver à un texte comme Dignitatis humanae ; pas pour rien que cette formulation elle-même n’a pas fait l’unanimité au concile et, on le voit mieux aujourd’hui, n’est pas indemne d’ambiguïté, par exemple en ce qui concerne la notion de vérité. Ambitions limitées aussi parce que les contextes sont tellement divers.

Les études proposées ici donnent une idée de cette diversité ; elles permettent aussi quelques constats. Par exemple, on retrouve dans des contextes très différents une même tension entre, d’une part, une constitution nationale garantissant généreusement aux personnes et aux groupes la liberté religieuse et, d’autre part, le jeu concret des majorités socioreligieuses et politiques qui restreignent son application. Il y a aussi le constat que, dans ce domaine, l’histoire des peuples peut connaître des progrès mais aussi des régressions. C’est dire que les constitutions ou grandes déclarations, pour indispensables qu’elles soient, ne suffisent pas ; que rien n’est jamais définitivement acquis et que, par conséquent, un juste combat pour une authentique liberté de conscience et de religion, que ce soit en faveur de soi-même ou d’autres croyants ou encore d’incroyants, est un combat sans fin. Combat qui requiert une vigilance permanente, y compris à l’égard de sa propre communauté de foi.

Une colombe libérée de ses entraves ou de la cage qui l’emprisonnait et qui peut enfin évoluer dans les airs, en véritable oiseau qu’elle est : c’est l’image offerte par la couverture de ce cahier et suggérée dans l’introduction du deuxième article de notre dossier. Image d’une liberté à laquelle nous aspirons mais qui reste toujours en projet. Ce dossier tente d’offrir quelques données informatives, éléments d’analyse et raisons d’espérer susceptibles d’aider à poursuivre cette quête.

Jean-Michel Jolibois

La liberté religieuse

Sommaire

ACTUALITE MISSIONNAIRE

Albert Rouet : Si nous étions républicains. Propos sur la « laïcité à la française »
Jean-Marie Mérigoux : Les chrétiens d’Égypte. Réflexions sur les événements de l’été 2013

DOSSIER : LIBERTE RELIGIEUSE

Jean-François Petit : Aux origines de la déclaration Dignitatis humanae
T.K. John : La liberté religieuse en Inde
Josef Stamer : La liberté religieuse vue du Mali
Néstor da Costa : La liberté religieuse en Uruguay. Un chemin mouvementé vers la laïcité
Richard Potz : Mission et liberté religieuse. Un contexte occidental en évolution
Jean-Baptiste Metz : Des profils qui inquiètent au sein du christianisme. Réflexions à propos de la liberté religieuse

CHRONIQUES

Frère Benoît : Rencontre internationale oecuménique. La rencontre de Taizé à Strasbourg – décembre 2013
Katherine Sourty : Une école de vie chrétienne. Rencontre des « familles spirituelles » à Lourdes
Christian Tauchner : Les religions : menace pour la paix ?
Elvis Elengabeka : Au carrefour de la liberté religieuse. Journée d’étude des facultés parisiennes de théologie

LIVRES

Recensions
Christophe Roucou et Tareq Oubrou, Le prêtre et l’imam. Entretiens avec Antoine d’Abbundo.
Jan Grootaers, Heurs et malheurs de la « collégialité ». Pontificats et synodes face à la réception de Vatican II.
Tharcisse T. Tshibangu, Le concile Vatican II et l’Église africaine. Mise en oeuvre du concile dans l’Église d’Afrique (1960-2010).
Isabelle Jonveaux, Dieu en ligne. Pratiques religieuses sur Internet
Michel Fédou, La voie du Christ II. Développements de la christologie dans le contexte religieux de l’Orient ancien. D’Eusèbe de Césarée à Jean Damascène (IVe – VIIIe siècle).
Hélène Bricout et Patrick Prétot (dir.), Faire pénitence, se laisser réconcilier. Le sacrement comme chemin de prière.
Michel Gourgues, Ni homme ni femme. L’attitude du premier christianisme à l’égard de la femme. Evolutions et régressions.
José Reding, Un sentier dans le jardin. Saveurs d’Évangile.
Arnaud Goma, Arnaud, premier curé noir de Paris.
Jean-Jacques Pérennès, Le père Antonin Jaussen, o.p. (1871-1962). Une passion pour l’Orient musulman.
François-Marie Humann, Aimer comme Dieu nous aime. Essai de théologie spirituelle.