Economie et "Vie bonne"

N°223 - Juin 2016

LA MAISON ET CEUX QUI L'HABITENT

Depuis quelque temps déjà, il était question de consacrer un dossier de Spiritus à la place des questions économiques au sein de l’engagement chrétien. D’un côté, il est évident qu’une gestion économique peut être profondément inhumaine ; au nom de l’Évangile, on ne peut que s’y opposer. Mais lorsque, chez les missionnaires par exemple, le souci de donner corps à ce même Évangile inspire des projets et des oeuvres, il faut bien leur trouver des soutiens matériels et financiers. Comment gérer biens matériels et finances de manière vraiment évangélique ? Comment allier économie et vie selon l’Esprit du Christ ?

De façon éclairante, l’origine grecque du mot économie (oikonomia) indique qu’il s’agit de gérer une «maison » (oikos) qui est à la fois une structure matérielle et l’ensemble des personnes qui l’habitent : la maisonnée. Dans ce domaine, il est donc question tant de biens relationnels que de biens matériels. C’est à partir d’un tel constat que E. Lasida et P. Viveret développaient, en début 2015, une série de précieuses réflexions sur la vocation réelle de l’économie. Mais, sans avoir à recourir aux racines grecques des mots, chacun et chacune d’entre nous peut mesurer, à partir de sa propre expérience d’habiter ensemble une maison, comment biens matériels et biens relationnels sont indissociables. Dans une exploitation agricole familiale, par exemple, chacun des membres de la maisonnée sait bien que l’objectif n’est pas purement économique : il s’agit de gérer en commun l’outil de travail, chacun apportant sa part de labeur, et d’en partager solidairement les revenus en veillant à la qualité de vie des autres membres de la famille.

Et voilà que sur ces réflexions en cours nous arrive, en mai 2015, Laudato si’. Impossible de ne pas y intégrer la dimension écologique suggérée explicitement par le sous-titre de l’encyclique : « Sur la sauvegarde de la maison commune ». Ainsi, la « maison » à gérer par les bons intendants, et tout particulièrement par ceux qui se veulent disciples du Christ et missionnaires de l’Évangile, ce sont trois réalités à la fois : un ensemble de biens matériels, une maisonnée et cette « maison commune » constituée de l’environnement naturel auquel toute vie est liée. C’est en ce sens que le pape François parle d’une « approche intégrale pour combattre la pauvreté, pour rendre la dignité aux exclus et simultanément pour préserver la nature » (n° 139 - cf. encadré en p. 132 de ce cahier).

Il s’agit donc de considérer tout projet et toute activité d’ordre économique et financier selon cette triple dimension. Une perspective singulièrement élargie qui offre de nouvelles pistes de discernement, comme l’ont bien perçu de nombreux commentateurs de l’encyclique, y compris parmi les incroyants. Une approche qui aide les missionnaires de l’Évangile à discerner entre les collaborations souhaitables et celles qui ne le sont pas. Concernant les projets et les oeuvres que ceux-ci initient ou soutiennent, c’est une invitation, comme le disait naguère un autre document, à « considérer l’économie non plus seulement comme un moyen d’assurer la mission, mais comme un lieu de relation et de solidarité, un lieu de mission incontournable ».

Les contributions à ce dossier offrent divers éclairages sur la façon dont l’économie devrait concourir à une plus grande plénitude de vie. Intégrée au titre du dossier, l’expression « vie bonne » évoque une façon traditionnelle de considérer la vie sociale et économique chez certains peuples latino-américains ; les deux premiers articles voudraient montrer la fécondité de cette vision. C’est ensuite un économiste qui relève, de son point de vue, les avancées les plus pertinentes de Laudato si’. Puis nous est présenté un exemple concret d’initiative, de la part d’instituts missionnaires, visant à faire de l’économie un lieu de mission. L’article conclusif propose des éléments de spiritualité pouvant inspirer de tels choix et leur donner vie.

Jean-Michel Jolibois

Economie et "Vie bonne"

Sommaire

ACTUALITE MISSIONNAIRE

Zbigniew Wesolowski : Religion et paix sociale. Une chance pour le christianisme en Chine communiste ?
"Pastorale indigène" mapuche au Chili : Ouvrir d’urgence les chemins d’une paix fondée sur la justice

DOSSIER : ECONOMIE ET "VIE BONNE"

Roberto Tomichá Charupá : Le « buen vivir » - La « vie bonne ». Inspirations pour un christianisme de convivialité
Birgit Weiler : Richesse prophétique du « buen vivir ». Réflexions à partir de la rencontre avec les Awajún et les Wampis du Pérou
Yves Berthelot : L'économie dans Laudato si'
Bernadette Nana : Des religieuses s’engagent dans une dynamique d’autonomie. L’Association Inter-instituts Ensemble et Avec (ASIENA)
Antoine Sondag : À la recherche d’une spiritualité autour de la « sobriété heureuse » !

VARIA

Bertrand Evelin : Spiritualité missionnaire en trois leçons. Un Oblat chez les Inuits

CHRONIQUES

Felix Wilfred : Portée théologique de Laudato si’. Un point de vue asiatique
André Mujyambere : « Borne milliaire sur le chemin ecclésial ». Cinquantenaire de Dei Verbum

LIVRES

Recensions
Michel Mallèvre, Les évangéliques. Un nouveau visage du christianisme ?
Stanislas de Larminat, L’écologie chrétienne n’est pas ce que vous croyez.
Stéphane Nicaise, Les missions jésuites dans l’océan Indien – Madagascar, La Réunion, Maurice.
Marie-Laure Durand, Dix idées bizarres sur la vie religieuse.
Colette Mesnage, Christianisme et sagesses d’Orient. Ces chrétiens qui boivent aux sources de l’Asie.
Soeur Marguerite Tiberghien et Chantal Debain, L’école très spéciale de Soeur Marguerite à Brazzaville – 1972-2004.
Pierre Trichet, Sir James Marshall. Une passion pour une Afrique chrétienne.
Marie-Claude et Maurice Badiche – Martine Sevegrand, Des prêtres ouvriers insoumis en 1954. Une histoire du « Groupe Chauveau » (1957-2011).
Xabier Pikaza, José Antunes da Silva (eds.), The Pact of the Catacombs. The mission of the poor in the Church.