Migrations : comprendre pour agir

N°225 - Décembre 2016

"ON N'EST PLUS CHEZ NOUS !"

C'est ce que l’on entend dire parfois, ou que l’on pense peut-être secrètement, lorsque se fait plus visible, dans nos lieux de vie, la présence de personnes originaires d’autres cieux et pétris de cultures différentes de la nôtre. Cette réaction, reconnaissons-le, porte une part de vérité. Nous avons tous besoin d’un « chez nous » dessinant des repères qui nous aident à nous construire. Si bien que beaucoup parmi nous, ayant grandi dans un monde à la culture assez homogène, ont été peu préparés à côtoyer migrants et réfugiés qui ont leur façon propre non seulement de parler, de se nourrir ou de s’habiller, mais aussi de croire, de voir le monde et de vivre en société. L’ailleurs lointain d’où ils viennent est désormais à notre porte : nous ne sommes plus « chez nous », du moins plus comme avant. C’est vrai. Faut-il pour autant s’accrocher avec nostalgie à l’harmonie d’antan ? D’ailleurs, est-ce possible ?

Les migrations actuelles, sans doute peu confortables à gérer bien souvent, ne nous offriraient-elles pas une chance de nous familiariser avec le monde réel ? Les peuples très divers qui le composent multiplient leurs relations mutuelles non seulement à travers les télécommunications mais aussi à travers voyages, séjours à l’étranger et migrations. De ce fait, nos sociétés, et pas seulement en Occident, ne cessent de se diversifier. C’est irréversible. Ne pas voir cela, c’est faire preuve d’un étrange aveuglement, s’installer dans un inquiétant déni de la réalité. D’un point de vue spirituel, cette réalité se présente à nous à la manière d’un kairos : un moment favorable pour accéder à une nouvelle perception, peut-être salutaire, de notre monde tel qu’il est et de la manière de nous situer par rapport à lui ; occasion de réaliser qu’aucun « chez nous » véritable ne peut s’aménager hors du cadre que Laudato si’ appelle, dès son sous-titre, la « maison commune » de tous les humains avec lesquels nous avons à apprendre à vivre en frères et soeurs.

Est-ce à dire qu’il faille abolir toute frontière et laisser les mouvements migratoires se développer de façon anarchique ? Ce serait irresponsable. Entre les peuples existent des différences : les reconnaître, c’est une forme de respect, un préalable à des échanges réciproques maîtrisés, constructifs. Les frontières, précisément, sont utiles pour réguler de telles relations. Encore faut-il ne pas en venir à les transformer en barrières ou en murs infranchissables. Certes, on peut bien se construire un « chez soi » en verrouillant les portes… comme dans une prison. Mais on peut aussi y parvenir en nous ouvrant avec discernement à la diversité d’autres groupes et peuples humains ; cela comporte un risque mais qui n’est pas insensé. Missionnaires, à l’étranger, nous sommes nombreux à avoir fait l’expérience de pouvoir dire « chez nous » à propos de la communauté humaine, pourtant bien différente de notre milieu d’origine, qui nous a accueilli, où nous avons vécu, travaillé, connu des joies profondes et dont il nous arrive de dire que nous y avons laissé une partie de notre coeur.

Pour contribuer à nous affranchir des peurs nostalgiques et parfois irrationnelles qui peuvent encore nous habiter, le dossier de ce cahier propose quelques démarches dans le sens d’une approche plus juste et plus lucide de la réalité des migrations. Jeter d’abord, avec L. Prencipe, un regard panoramique sur la mobilité humaine aujourd’hui et évaluer la gestion qui en est faite. Écouter le récit de personnes concrètes, Émérita et Jean-Marie, qui relisent, avec le recul du temps, leur parcours d’exilés en quête d’un pays de refuge. Tirer profit de l’expérience prolongée d’une organisation irlandaise, SPIRASI, vouée à l’accueil et à la réadaptation de réfugiés particulièrement éprouvés. Avec J.-M. Ploux, tenter d’identifier les enjeux anthropologiques, avec leur dimension spirituelle, de la diversification croissante de nos sociétés. Nous laisser interroger, à l’aide des analyses de C. Tassin, par la perception que les premiers chrétiens avaient de leur condition de migrants, de résidents temporaires. Expliciter enfin, avec B. Proksch, quelques implications, pour notre mission chrétienne, de ces réalités et questionnements.

Une fois n’est pas coutume, ce cahier propose, hors dossier, une étude qui n’est pas récente : celle de J. Lécuyer, publiée ici pour la première fois (p. 391-415). Elle nous semble pouvoir éclairer une question récemment remise à l’ordre du jour par le pape François : celle du diaconat féminin.

Jean-Michel Jolibois

Migrations : comprendre pour agir

Sommaire

ACTUALITE MISSIONNAIRE

Joseph Lécuyer : Les femmes et le diaconat
Gilles Reithinger : Les Missions Étrangères de Paris. Assemblée générale – juillet 2016

DOSSIER : MIGRATIONS, COMPRENDRE POUR AGIR

Lorenzo Prencipe : Les migrations : une vue d’ensemble
Jean-Marie et Emerita : Fuir sans savoir où l'on va
Robert King : Une initiative d’accueil de réfugiés à Dublin
Jean-Marie Ploux : Penser les migrations
Claude Tassin : Le chrétien est-il un étranger ? Une traversée du Nouveau Testament
Brigitte M. Proksch : Comment les migrations changent l’Église. Erga migrantes caritas Christi et ses implications

VARIA

Maria Cristina Ichiko Kondo : Éducation du coeur et baptême

CHRONIQUES

Conférence internationale de Marrakech : Déclaration sur les droits des minorités religieuses dans le monde islamique

LIVRES

Recensions
Francine Costet-Tardieu, Les minorités chrétiennes dans la construction de l’Égypte moderne (1922-1952).
Karen Armstrong, Fields of Blood. Religion and the History of Violence.
Catherine Marin, Guy Vuillemin, Jean-Paul Avrillon, Pierre Diarra, Tous missionnaires.
Soeur Marie-Thérèse Hanna o.p., Attirées par l’Amour. Histoire des soeurs dominicaines de sainte Catherine de Sienne. Mossoul-Irak (1877-2010).
Jacques Leclerc du Sablon, Vivre « à la Jésus ». Chemin de spiritualité missionnaire.
Marie-Hélène Robert, Ce que dit la Bible sur… le regard.

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