Dans un monde qui changé : quelle formation ?

N°236 - Septembre 2019

INITIER, ÉVEILLER, METTRE EN ROUTE...

« Rien n’est permanent sauf le changement. » Si cette assertion d’Héraclite rappelle que le monde et l’humanité ont toujours été en constante mutation, Yuval Noah Harari et Michel Serres, respectivement auteurs de : Homo deus : Une brève histoire du futur et Petite Poucette, ont offert au grand public d’excellentes synthèses et réflexions sur la grande révolution que l’homme du XXIe siècle est en train de vivre : la révolution des mégadonnées (big data revolution). Elle fait suite aux révolutions précédentes, à savoir la révolution cognitive, la révolution agricole et la révolution industrielle. Non seulement tout change, mais désormais tout change à une vitesse vertigineuse, et l’homme avec.

La démocratisation de l’informatique a généré la civilisation du numérique dans laquelle la plupart des individus, possédant un objet connecté via internet, produisent des données dont l’exploitation par les GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazone) est en train de modifier considérablement presque tous les domaines de la vie humaine : la consommation, la mobilité, la santé, la sécurité, les relations interpersonnelles, les échanges, le travail. Au cours d’une vie, nos contemporains font de plus en plus l’expérience d’une diversité de carrières qui, parfois, n’ont pas un grand rapport avec les connaissances acquises pendant leur formation initiale. La constitution d’un « portefeuille de compétences », transférables dans d’autres secteurs d’activités, offre des opportunités de « reconversion ».

Qu’est-ce que former et être formé lorsque rien n’est permanent, et surtout quand le rythme du changement s’accélère ? Qu’est-ce que former lorsque « le maître » n’est plus le seul détenteur du savoir, un savoir qui est désormais à la portée de nos pouces s’activant avec frénésie sur nos claviers et écrans, en dehors de ses espaces traditionnels de transmission ?
D’une part, les contributeurs de ce numéro 236 de Spiritus s’accordent à insister sur une attention aux signes des temps, en vue d’offrir une formation adaptée et contextualisée, à même de relever les défis actuels. D’autre part, les différentes contributions s’articulent autour de la notion d’« initiation ». Cette notion a l’avantage de nous inscrire dans un processus dynamique. Par-là, la formation n’est pas simplement une accumulation de connaissances, mais bien davantage : elle est considérée comme une mise en route de la personne humaine, à l’instar du chemin parcouru par Jésus et ses disciples. Selon nos auteurs, un tel cheminement prend en compte le développement personnel, le savoir-être, le savoir-faire, l’éveil ou le renouvellement de l’homme intérieur, le développement d’une capacité de résilience. Au cœur d’une civilisation qui devient de plus en plus virtuelle, le présent dossier invite aussi à retrouver le chemin de la rencontre interculturelle : l’expérience de J.-M. Cantal Rivas, missionnaire à Alger, et de l’Institut œcuménique de théologie Al Mowafaqa, à Rabat au Maroc, montrent que ces chemins ne sont pas impossibles.

L’accent que nos contributeurs mettent sur l’initiation montre qu’aujourd’hui il ne suffit plus d’avoir une tête bien pleine ; il faut aussi une personne « bien faite ». Mais cette personne à initier n’est-elle pas elle aussi en train de subir une mutation profonde à l’heure de la révolution des mégadonnées ? Plus que jamais, la question anthropologique s’invite dans nos réflexions et dans le champ de la mission : dans un monde qui change, qui sommes-nous ? Quel humain aurons-nous à évangéliser ? Tel pourrait être le thème d’un dossier à venir de Spiritus.

L’avenir de Spiritus, il en est aussi question dans ce numéro. Je profite de ces lignes pour saluer l’excellent travail accompli par Jean-Michel Jolibois, directeur de la revue, arrivé au terme de son mandat. Il a veillé à ce que celle-ci soit au service de l’expérience et de la réflexion missionnaires. Si de nouvelles perspectives se dessinent, l’esprit missionnaire demeurera. La collaboration entre Spiritus et les OPM France, à l’occasion du centenaire de Maximum illud, est l’expression de l’âme missionnaire de la revue. Quatre articles publiés ici concrétisent cette collaboration : « La mission ad gentes aujourd’hui » de Mgr M. Dubost ; « Théologie contemporaine de la pratique missionnaire » de P. Diarra et G. Vidal ; « Conversion ecclésiale, formes d’évangélisation et interculturalité » de J. Herveau et « La mission du volontaire de solidarité internationale » de L. Lalire et G. Nicolas. Merci aux auteurs pour leurs réflexions stimulantes.

Rémi Fatchéoun

Dans un monde qui changé : quelle formation ?

Sommaire

ACTUALITÉ MISSIONNAIRE

Michel Dubost
La mission ad gentes aujourd’hui.
À l’occasion du mois missionnaire extraordinaire 2019, est ici retracé le rôle joué dans l’Église de France par divers engagements dans la mission ad gentes : ils ont contribué à maintenir les esprits ouverts dans une Église qui tendait à se rétrécir et à réduire ses horizons. Revenant aux fondamentaux de Vatican II, tout en prenant des formes nouvelles, la mission revêt de nos jours une urgence politique pour donner un sens à la mondialisation.

Luc Lalire et Guillaume Nicolas
La mission du volontaire de solidarité internationale. Partir aujourd’hui avec la Délégation Catholique pour la Coopération.
Un des aspects significatifs de l’engagement missionnaire de l’Église de France réside dans le volontariat de laïcs. Née il y a plus de 50 ans, la DCC a permis à des milliers de ces personnes de vivre la mission hors de France pendant plusieurs années, au service des populations selon leur compétence professionnelle. Une expérience qui les transforme et les porte souvent, à leur retour, à prendre de nouveaux engagements sociaux et missionnaires.

Joseph Herveau
Conversion ecclésiale, formes d’évangélisation et interculturalité. L’exemple de l’Inde.
S’engager aujourd’hui dans la mission implique de tirer les leçons positives et négatives de l’histoire missionnaire passée et de bien voir que le monde actuel est pluriculturel, multireligieux et sécularisé. L’histoire de la mission en Inde montre les limites du concept de missio ad gentes en même temps que la possible fécondité d’une Église convertie à l’humilité évangélique.

Pierre Diarra et Gilles Vidal
Théologie contemporaine de la pratique missionnaire. Un enseignement à deux voix.
Un cours de théologie de la mission à deux voix, catholique et protestante : c’est l’expérience réalisée à l’Institut œcuménique Al Mowafaqa de Rabat. L’accent a été mis sur le lien réciproque entre perspectives théologiques et pratiques concrètes des Églises. Ce fut l’occasion notamment d’approfondir la notion de salut en restant à l’écoute des attentes de nos contemporains.

DOSSIER : DANS UN MONDE QUI CHANGE : QUELLE FORMATION ?

Armel Duteil
Quelle formation pour quelle évangélisation ?
S’agissant de la formation des personnes, ouvriers apostoliques ou gens du peuple, la manière dont Jésus s’y prend est instructive : il partage la vie des gens, les écoute, les enseigne par l’exemple surtout ; il leur fait confiance et éveille leur responsabilité. Former par l’action, c’est aider chrétiens et autres à ouvrir les yeux sur le monde environnant, à développer toute collaboration possible, avec le souci d’une vie meilleure et d’une espérance pour tous.

Janvier Marie Gustave Yameogo
La voie symbolique : défi éducatif de la culture numérique.
La culture numérique vient modifier profondément la façon contemporaine de communiquer : la dimension symbolique y prend une grande place et cela a un impact sur la manière dont il convient de former les personnes. Les intuitions et travaux du P. Pierre Babin (1925-2012), qui mettent en valeur l’expérience symbolique, restent d’actualité et pertinents pour analyser ces réalités et pour tracer aujourd’hui des chemins pédagogiques appropriés.

José María Cantal Rivas
Dans une Algérie en train de changer : être serviteurs du Royaume.
Description détaillée d’une proposition originale de formation, ouverte à tous, dans le contexte profondément islamisé de l’Algérie. Initiative née du sentiment que cette société est en pleine mutation et prenant appui sur des convictions de fond : l’Évangile appelle toute personne à dépasser ses peurs pour s’ouvrir à de nouveaux chemins de vie et à des possibilités inédites de croissance ; être missionnaire, c’est servir cette invitation à l’espérance qui résonne dans le cœur des gens, y compris en dehors de l’Église visible.

Jean Koulagna et Rachid Saadi
L’Institut Al Mowafaqa : former, dialoguer, témoigner.
En 2012, naissait à Rabat l’Institut de théologie chrétienne œcuménique Al Mowafaqa, dans un contexte marqué par l’islam et par plusieurs vagues de migrations. Ses objectifs et offres de formation veulent servir les échanges entre confessions chrétiennes et le dialogue islamo-chrétien. Plus largement, il s’agit aussi de favoriser un vivre-ensemble pacifié, en particulier sur le continent africain. Questions et défis divers sont ici examinés.

James Shimbala
Un programme de formation continue commun à plusieurs congrégations.
Se former à la mission étant l’affaire de toute une vie, plusieurs instituts se sont concertés pour mettre sur pied en Afrique un programme diversifié de formation continue adapté au continent. On y développe les quatre grandes dimensions d’une formation équilibrée : humaine (visant à mettre en valeur les talents de chaque personne dans la communauté), spirituelle, pastorale et académique. L’accent est mis sur l’apprentissage par la pratique.

CHRONIQUES

Yvon Christian Elenga
Le SCEAM face aux paradoxes du continent.
Troisième élément d’une série de quatre sur l’Église en Afrique, à l’occasion du cinquantenaire du Symposium des Conférences épiscopales d’Afrique et de Madagascar, cet article s’efforce de rendre compte du contraste préoccupant entre, d’un côté, la croissance et la vitalité de l’Église et, de l’autre, la permanence de conflits divers, d’inégalités sociales, de situations de pauvreté. Indication qu’un long chemin reste à parcourir, avec la foi pour appui.

André N’Koy Odimba
Assemblée générale SMA 2019. Une famille fidèle à son charisme fondateur.
La récente Assemblée générale de la Société des missions africaines (SMA) a permis de faire apparaître l’élargissement géographique de l’appropriation du charisme fondateur et l’avancée de l’internationalité au sein de l’institut. Elle a aussi pris acte de la nécessité d’en adapter l’organisation ainsi que de l’importance, pour tous ses membres, de renforcer leur solidarité mutuelle.

LIVRES - RECEBSIONS

Congrégation pour l’Évangélisation des Peuples – Œuvres Pontificales Missionnaires, Baptisés et envoyés. L’Église du Christ en mission dans le monde. Mois missionnaire extraordinaire. Octobre 2019.
Michel Younès (dir.), Le fondamentalisme islamique. Décryptage d’une logique.
Neil MacGregor, Living with the Gods. On Beliefs and Peoples.
Jacques Scheuer, Sagesses et prières du monde. Trente sentiers d’exploration.
Jean-Pierre Rosa, Ce que dit la Bible sur… La ville.