Impact de la modernité

N°64 - Septembre 1976

L'annonce de la foi, la pratique de la charité, le maintien de l'espérance peuvent se traduire en une parole an-historique, en un compendium de devoirs, en un ritualisme figé. Mais la véritable interprétation de la Parole que Jésus a incarnée se fait dans la vie réelle d'une communauté de croyants, dans le contexte socio-historique où elle vit, en référence à l'Ecriture, pour faire face à des problèmes concrets qui exigent des options. Les modes d'incarnation de la Parole sont donc divers, variés, voire partiellement opposés.

Spiritus s'est donné pour tâche de confronter ces expériences chrétiennes, non pour apporter de l'extérieur une solution qui serait en surplomb, mais pour permettre à la « différence », saisie au coeur du vécu, d'interpeller la pratique de l'autre. Car la différence ne contraint ni au plagiat, ni à la dénonciation violente, mais elle appelle à une critique de l'expérience que l'on mène soi-même. Elle relativise notre pratique et nous aide à tendre vers une nouvelle actualisation.

Il est impossible de traiter à la fois tous les problèmes d'acculturation, sinon on s'en tiendrait à des principes abstraits. L'un de ces problèmes apparus depuis quelques années - et qui a eu une répercussion émotive importante - est celui de l'authenticité. Mais là encore, le mot, tellement utilisé, peut ne devenir qu'un slogan, si on ne lui donne un contenu. Or, l'authenticité a pour le moins deux aspects complémentaires. Le premier est la réappropriation d'une culture qui a été rejetée par la colonisation - et abandonnée sous l'effet du mirage « Blanc ». Le second est le mode particulier qu'a l'authenticité de s'approprier ce qui est en voie de devenir le bien commun de toute l'humanité : la technique et la science. Dans cette deuxième perspective, l'authenticité est une tâche à accomplir, une oeuvre collective qui est le terreau de l'évangélisation puisque s'y profile une espérance.

Réapprendre continuellement à être une Eglise dans la diversité, c'est accepter d'être un mouvement, une histoire parfois balbutiante, parfois inquiète, où s'engagent des communautés chrétiennes envers le Seigneur qu'elles confessent, et envers les hommes qu'elles rencontrent.

Dans cette histoire, des éléments apparaissent universels (il ne s'agit pas de préjuger ici de leur efficacité) : nous avons pensé d'une part, à l'extension des possibilités scientifiques et techniques, d'autre part, à la diffusion des diverses idéologies. En programmant ce cahier, nous avons fait l'hypothèse que ces deux facteurs intervenaient au coeur même de la recherche actuelle de l'authenticité, qu'ils influaient sur les représentations culturelles anciennes. Mais il nous semblait - du moins pouvait-on en faire l'hypothèse - que l'influence de ces deux conditionnements serait variée selon les cultures, que leur appropriation serait différente. En Occident, ces deux facteurs, liés à des facteurs politiques, économiques et sociaux, favorisaient une certaine désacralisation, une sécularisation, à tel point que certains pouvaient parler
de la « mort de Dieu ».

Pour approcher cette réalité, il nous a paru bon de partir du monde des étudiants : car ces jeunes sont sortis, pour une majeure partie de leur temps, du milieu traditionnel. De plus, l'Université est un lieu de brassage des idées. Certes, ils ne sont pas encore dans la vie active. Soucieux d'obtenir des diplômes, ils ne sont pas en prise directe sur le réel. Mais ils se préparent pourtant à des responsabilités futures. Dans
quelle mesure seront-ils facteurs de changement ?

Les textes envoyés par nos correspondants sont très diversifiés. On ne pouvait demander à chacun d'être sociologue ; leurs méthodes d'analyse sont donc très variables. Mais ils indiquent bien le lieu dont ils parlent, ce qui permettra au lecteur de mieux situer leur contribution.

Le P. Guy POITEVIN, professeur de sociologie à l'Université de Pune, en Inde, a mené une enquête très poussée sur la sécularisation auprès de 400 étudiants de cette université. Ce dossier nous paraît important à un double titre : en premier lieu, par les résultats auxquels elle aboutit, l'enquête montre bien que, s'il n'y a pas de sécularisation qu'occidentale, l'approche indienne est radicalement différente de celle de nos pays européens. Ensuite, par son questionnaire et par l'exploitation qui est faite des réponses, cet article, à notre avis, peut servir méthodologiquement, avec les adaptations nécessaires, à ceux qui voudraient étudier le même phénomène dans le milieu qui est le leur.

La Tanzanie a déjà retenu l'attention de Spiritus, lors de précédents numéros. La recherche d'un socialisme africain interpelle l'Eglise, l'obligeant à retrouver le sens de sa présence. Il était intéressant de voir comment se fait le changement de mentalités des étudiants africains. Le P. Richard WALSCH, aumônier du campus universitaire de Dar-Es Salam, analyse la situation des étudiants dans l'ensemble du pays, discerne les zones d'interrogation sur le plan idéologique, évoque les tentatives faites pour rester présents et actifs.

Dans un autre territoire d'Afrique, le Congo, le P . Gérard ESCHBASCH pose cette question : le christianisme est-il bien parti ? et tente de cerner non seulement le défi que le continent africain lance à l'Eglise, mais aussi les conditions de ce défi et les possibilités d'y faire face.

La France, spécialement par ses jeunes, est affrontée à un problème similaire : l'appropriation des sciences et des techniques conduit à une ère post-industrielle qui change profondément la culture ; mais d'autre part et en même temps, les idéologies se diffusent très rapidement par les mass media. Nombre de nos lecteurs connaissent la France et c'était déjà une raison de publier l'étude de M. l'abbé Albert ROUET ; mais une raison plus forte est ce fait que les problèmes de la communication et de l'attestation de la foi sont fondamentalement les mêmes dans les situations et les cultures diverses. Les échanges peuvent donc être un enrichissement mutuel.

Nous revenons à l'Afrique avec le texte d'un théologien du Bénin : moins préoccupé de l'impact de la science et de la technique sur une mentalité traditionnelle, Julien PENOUKOU examine surtout la responsabilité de l'intellectuel noir. Au confluent de deux cultures, celle de son origine et celle qui lui est donnée par l'école, l'intellectuel est là, écartelé, voire mutilé, en proie à des dangers et à des tentations, mais face à de lourdes responsabilités.

Y a-t-il un phénomène de sécularisation au sein de l'islam ? La question est tellement vaste qu'il eût fallu un numéro entier pour la traiter. Mais nous sommes heureux de publier une étude de J.-P. ROSA sur l'Islam algérien. C'est une invite pour la publication d'autres études sur ce sujet.

Au terme de ce numéro, une question demeure, plus prégnante encore : celle de l'avenir de l'homme et du croyant dans ces changements culturels qui vont s'accentuant. C'est à ce niveau qu'il importe de faire lever les signes d'espérance du Royaume.

Spiritus

Impact de la modernité

Sommaire

DOSSIER : IMPACT DE LA MODERNITÉ

Guy Poitevin : Quelle sécularisation ? des dieux ou des hommes ?
Richard Walsch : Etudiants tanzaniens
Gérard Eschbach : L'aventure de la foi en Afrique Noire
Albert Rouet : La jeunesse : les chances d'une rupture
Julien Pénoukou : « Intellectuels » Noirs et changements de mentalités
Jean-Pierre Rosa : Désacralisation en milieu universitaire algérien