Églises et socialismes

N°66 - Février 1977

L'absolu de la Révélation chrétienne ne se manifeste que dans la relativité d'un discours et d'une action historiquement situés. Pour annoncer dans le monde le salut en Jésus Christ, l'Eglise qui le représente dans des actions symboliques pleines d'espérance, doit en donner des signes dans des actions libératrices. Elle se veut au service de l'homme et des hommes. Une telle entreprise s'incarne dans des situations politiques, sociales, économiques et culturelles. Le problème des rapports Eglise, Etat, Société,
est alors immédiatement posé.

Au lieu d'une nouvelle étude théorique sur foi et politique ou sur mission et politique, il nous a paru bon de prendre pour point de départ la pratique des Eglises dans des pays qui se réclament du socialisme et se veulent en voie de socialisation. Les changements économiques de production et de répartition des richesses, les changements sociaux de structuration et de formation, les changements politiques de gouvernements et d'alliances, retentissent sur la manière dont l'Eglise peut témoigner de l'Evangile et annoncer le message. S'agit-il seulement d'une tactique de l'Eglise ? Est-ce une découverte d'un sens nouveau du christianisme et donc une conversion profonde ? Comment, dans les nouvelles conditions - où l'acte de l'homme est mis en avant - la Révélation de l'initiative de Dieu peut-elle se faire vivante ? Les questions que se posent ces chrétiens, les discours qu'ils tiennent, les initiatives qu'ils prennent, peuvent nous interroger sur notre propre façon d'adhérer à l'Evangile et d'en témoigner.

Dans un numéro de revue, il n'était pas possible de parler de toutes les Eglises en régime socialiste ; nous avons exclu les Eglises des pays de l'Est pour nous centrer sur celles des pays du tiers monde. Dans les premiers, en effet, la chrétienté était établie avant l'arrivée des régimes communistes. Les pays du tiers monde portent, nous semble-t-il, une autre lutte et un autre espoir. Leur situation vaut la peine d'être analysée : s'ils ne possèdent pas le pouvoir, dans le concert des nations, ils sont peut-être le révélateur des peuples nantis que nous sommes.

Nous n'avons pu avoir - et nous le regrettons - toutes les études que nous souhaitions. Peut-être n'avons-nous pas su frapper aux bonnes portes ! Mais en certains cas, l'impossibilité était absolue ; ainsi en va-t-il du Cambodge, toujours muré dans son silence : la petite communauté chrétienne y demeure perdue dans la nuit et le brouillard. Parfois aussi, il fallait garder une attitude prudente pour ne pas nuire aux personnes. Ailleurs, comme en Angola, les changements étaient encore trop récents pour être évalués. Enfin - et c'est le cas du Viet-Nam - les informations partielles ne pouvaient être utilisées sans devenir partiales... Nous souhaitons une information libre pour que le jugement soit possible et que l'expérience des autres Eglises vienne enrichir la communauté universelle.

Quel peut être l'objet d'un tel cahier ? Il apparait difficile - quoiqu'il en soit d'un socialisme scientifique - de comparer immédiatement des situations aussi diverses. Le modèle socialiste n'existe pas : existent seulement des régimes socialistes différents. Dès lors, on ne peut définir a priori ce que peut être l'attitude de l'Eglise. En sommes-nous donc réduits à présenter une somme d'informations ? Ne peut-on trouver des pistes de réfiexion... ou en suggérer quelques-unes ?

- La revendication d'apolitisme de l'Eglise veut sans doute légitimer l'autonomie du politique, effort qui tend à mieux organiser la société ; elle peut exprimer aussi le refus du pouvoir politique. Mais cela ne peut signifier que l'Eglise se situe en dehors de la réalité, en gardant les mains pures, car dans les faits, l'idéologie religieuse a un impact politique. Si l'Eglise (comme d'autres institutions : l'armée, la justice... ) n'a pas d'attache directe avec les processus de production, elle est dotée d'une importante capacité idéologique. Il vaut mieux le reconnaître et le peser pour que le discours de foi, qui se veut service de l'homme et de l'humanité, ne devienne pas incohérent. Beaucoup de missionnaires ont été surpris, dans leur générosité, de découvrir qu'ils avaient été les alliés objectifs de la colonisation et de l'impérialisme.

- Une autre piste de réflexion peut venir des changements qui s'opèrent dans le passage au socialisme : presque partout, on signale la nationalisation des écoles et des institutions sociales, la suppression des mouvements de jeunesse, la création d'un Parti unique, etc. L'Eglise est alors obligée de réinventer de nouveaux modes de présence... Cela nous induira peut-être à un examen sur nos modes actuels d'insertion dans d'autres pays.

- Au travers des expériences vécues, la foi n'apparaît pas réductible au projet socialiste. L'établissement du socialisme revêt souvent un aspect antireligieux. La communication se fait souvent alors de pouvoir à pouvoir, du pouvoir étatique qui se veut représentant du Peuple au pouvoir ecclésial, enfermé dans sa hiérarchie. Est-ce la seule possibilité de communication ? Certes, l'expérience historique qui dure maintenant depuis plus d'un demi-siècle dans les rapports Eglise/Etat socialiste, n'est pas probante. Mais le fait religieux ne trouverait-il pas une autre légitimité dans la participation à un combat pour plus de justice et plus de fraternité ?

C'est donc dans la praxis ecclésiale que se révélerait un signe du Royaume qui est toujours à venir.

- L'interpellation des plus pauvres est un critère du message évangélique. Il est des situations où son emploi est relativement clair : Lorsque les tortures, les disparitions, les chômeurs, les veuves, les orphelins, les affamés, les viols, les mesures d'intimidation et les arrestations arbitraires prolifèrent comme autrefois la peste, les héritiers d'une longue tradition de sensibilité à la détresse du prochain retrouvent pour l'exercice de leur zèle, un champ d'application que l'organisation des sociétés modernes s'est chargée de réduire ou, en tout cas, de rendre moins immédiatement perceptible (Ch. Condamines, V, 61). Mais la question de l'engagement au profit des plus pauvres se pose également dans les conditions normales de la vie...

- Reste encore la réflexion chrétienne sur l'alliance de Dieu avec les hommes pour une libération : une telle théologie ne peut se vivre simplement au niveau symbolique dans le rite et dans le culte. Elle ne peut simplement en appeler au Dernier Jour. Elle ne peut se réduire au salut individuel. Elle contraint à des prises de position dans le concret de la vie pour que le témoignage de l'amour de Dieu soit crédible : le monde n'est pas un théâtre ; la vie de l'humanité est quelque chose de sérieux et demande un engagement militant, déterminé et réel car il ne peut y avoir ni évasion religieuse, ni bonheur solitaire dans la communion du Crucifié vivant (G. Casalis).

Ce dossier pourrait ouvrir encore à de plus larges questions et nos lecteurs s'en poseront certainement. Ils peuvent nous les communiquer. C'est dans la recherche de tous les croyants que l'Eglise peut continuer sa conversion... La nouveauté du christianisme ne peut être attestée que par une pratique sociale qualitativement neuve. « Voici que je fais toutes choses nouvelles », dit l'Esprit.

Spiritus

Églises et socialismes

Sommaire

DOSSIER : ÉGLISES ET SOCIALISME

Armel Duteil : Congo : Socialisme et Etat
Henri Teissier : Algérie : Une Eglise étrangère
Charles Condamines : Chili : L'Eglise ne peut être neutre
Léopold Ratnasekera : Sri Lanka : Chrétiens et changements
Manuel Vieira Pinto : Mozambique : L'Eglise et le temps
O. Maldonado Perez : Cuba : Révolution et catholicisme

Claude Gerest : Comment on vivait en Eglise (IVe siècle)