IDENTITÉS ET UNIVERSALISMES
N°249 - DÉCEMBRE 2022
LA MISSION : D’ABRAHAM À NOUS
« Par toi se béniront toutes les nations de la terre »
En chaque premier jour de l’année nouvelle, l’Église nous propose un beau texte du livre des Nombres. Par l’intermédiaire de Moïse, Dieu confie à Aaron et aux autres prêtres la mission de bénir le peuple d’Israël :
Que le Seigneur te bénisse et te garde ! Que le Seigneur fasse briller sur toi son visage, qu’il te prenne en grâce ! Que le Seigneur tourne vers toi son visage, qu’il t’apporte la paix ! (Nb 6, 24-26).
Une des fonctions du prêtre c’est de bénir, c’est-à-dire d’attirer sur le peuple les bienfaits de Dieu : protection, présence, paix. En effet, fragile, Israël avait grand besoin de la protection de son sauveur. La face de Dieu est symbole de sa présence, de sa bienveillance et de son appui. La paix, « shalom » traduit la plénitude de vie dont Il comble son peuple. Elle signifie l’harmonie pleine entre Dieu et Israël, entre les fils et filles du peuple, entre tous les humains. Une telle bénédiction ne peut venir que de Dieu lui-même. Les prêtres n’en sont que les ministres : « Ils invoqueront ainsi mon nom sur les fils d’Israël, et moi, je les bénirai ? » (Nb 6, 27).
La bénédiction de Dieu n’est pas d’abord un rite. Elle accompagne toute l’histoire du salut. Ainsi Dieu bénit Abraham, le père des croyants, qui devient à son tour bénédiction. La bénédiction est alors mission : celle d’Abraham, celle d’Israël au milieu des nations, celle de tous les croyants au cœur de notre monde : « (…) je te bénirai, je rendrai grand ton nom ; tu seras une bénédiction (…) Par toi se béniront toutes les nations de la terre » (Gn 12, 2-3). Mais comment être bénédiction de Dieu pour tous les peuples, dans un monde où s’affrontent universalismes totalitaires et particularismes « meurtriers » ? Telle est la question qui traverse ce cahier 249 de la revue Spiritus.
Les philosophes, qui accordent une place importante à l’articulation de l’un et du multiple, nous mettent en garde contre toute prétention à « un universel de surplomb » : « l’universel est vraiment universel quand les humains mettent en dialogue leurs différents systèmes de référence » (418). Ce que confirme la perspective universaliste de Paul. L’apôtre des Gentils se démarque de l’idéologie universaliste portée par le stoïcisme : « l’universalisme paulinien n’est pas de fusion, mais de communion » (429). Cette communion se traduit par le dialogue et la rencontre, importants pour l’Église et sa mission. Ils sont essentiels pour le salut chrétien qui est fondamentalement dia-logue. La personne humaine s’y découvre comme identité ouverte à l’universel. Car « en christianisme, et bien que ceci puisse paraitre paradoxal, identité et universalisme ne s’opposent pas, mais fonctionnent ensemble » (431).
Dans des pays comme l’Inde, les complexités du rapport universalités — particularismes traversent l’ensemble du pays et en menacent l’harmonie. Elles habitent les relations entre les chrétiens et des tendances de plus en plus identitaires. Elles peuvent gangréner l’Église elle-même. Néanmoins, « les chrétiens de l’Inde maintiennent leur identité et leur foi tout en vivant dans l’amitié et l’harmonie avec les autres » (468). De l’autre côté, en Afrique, ce sont les Religions traditionnelles Africaines qui se posent la question du rapport à l’universel. Les valeurs morales et spirituelles qu’elles portent peuvent constituer une plate-forme de dialogue avec des hommes et des femmes de religions et d’opinions différentes. À cette table d’échanges, les RTA peuvent apporter leur contribution aux questions communes de l’écologie, de l’articulation entre le divin et la responsabilité, du rapport au fatalisme (481).
Finalement, l’aventure de la synodalité à laquelle nous convie le pape François n’est-ce pas une bénédiction de Dieu ? N’est-ce pas un paradigme concret de l’articulation entre identités et les universalismes ? En effet, la synodalité « met en évidence l’universalité de l’Église et de sa mission, ainsi que la diversité des cultures et des contextes à travers lesquels cette mission se déploie » (445). La mission d’être bénédiction de Dieu, de faire rêver (à la manière d’Isaïe et de Michée) en la possibilité d’un monde de justice et de paix, d’en être le signe et le ferment.
Paulin Poucouta
Sommaire
ÉDITORIAL : La mission, d’Abraham à nous
ACTUALITÉ MISSIONNAIRE
Carlos López : Rutilio Grande. Martyr de l’Église des pauvres
Michel Ouedraogo : Missionnaires à la prison des Baumettes
José Maria Cantal Rivas : Projet Monica : Formation chrétienne en Algérie
DOSSIER : IDENTITÉS ET UNIVERSALISMES
Landry N’Nang Ékomie : L’universel et le particulier dans la philosophie contemporaine
Lucien Legrand : Paul universaliste. Quel universel ? (Ga 3, 28)
Thierry-Marie Courau : Le salut comme dia-logue
Jean Davy Ndangha Mbome Ndong : Synodalité : articulation entre le particulier et l’universel
Joseph Scaria Palakeel : Identités et universalismes en Inde
Pierre Diarra : Religions traditionnelles africaines dans leur rapport à l’universel
VARIA
Gilles Routhier : Réforme de la curie romaine : incidences ecclésiologiques et missiologiques
CHRONIQUES
SCEAM : XIXe assemblée plénière du SCEAM
Marie-Rose Abomo-Mvondo/Maurin : Jeunesse africaine catholique de France. La Rochelle, Ve rencontre nationale 4-5 juin 2022.
RECENSIONS
François-Xavier Amherdt, L’herméneutique philosophique de Paul Ricœur et son importance pour l’exégèse biblique.
Michel Younès, Les approches chrétiennes de l’Islam. Tension, déplacement, enjeux.
Jacques Tribout, L’évêque qui refusait le cléricalisme.
Lucien Legrand, Paul et la mission. Apôtre des temps nouveaux.
TABLE DU TOME LXIII - 2022

